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Cette semaine, Censored publie des extraits de l'entretien avec Noémie Grunenwald, qui parait dans notre nouveau numéro sur le thème de la transmission.
 
SUR LES BOUTS DE LA LANGUE,
TRADUIRE EN FÉMINISTE/S

INTERVIEW DE NOÉMIE GRUNENWALD

Julia Serano, Dorothy Allison, bell hooks, Sara Ahmed... Noémie Grunenwald côtoie et remanie le verbe de grands noms de la pensée féministe en se faisant passeuse d’histoires, intermédiaire précieuse sans laquelle nous ne connaîtrions rien de certains bouleversements intimes, politiques, sociétaux. Profession invisibilisée, on ne retient bien souvent que le nom de l’auteur.ice : Sur les bouts de la langue : Traduire en féministe/s (éd. La Contre Allée) est un livre aussi précis que poignant pour prendre conscience de l’immense enjeu des traductions de certains textes et de leur pouvoir sur nos sociétés et nos vies, à commencer par celle de Noémie Grunenwald.

À quel moment avez-vous compris que le langage était un enjeu de pouvoir?

Ça a commencé par de l’engagement militant en écrivant des tracts et brochures de façon collective. J’ai tout simplement réalisé qu’on pouvait le faire et que les livres n’étaient pas des choses amenées hors du monde par je ne sais quelle magie dans des librairies. Ensuite, je dirais que c’est en commençant à lire en anglais, en lisant des traductions, en comparant des textes dans leurs versions originale et française: je pouvais être d’accord avec ou non et j’ai compris que ces choix de traduction soulevaient énormément d’enjeux. Moi, j’avais l’impression que c’était quelque chose de sacré, qui ne pouvait pas bouger et extrêmement ré échi, puis j’ai réalisé que cela n’était pas toujours le cas, qu’il fallait choisir. C’est devenu beaucoup plus malléable que ce que j’imaginais.

« J’ai appris à dire des choses qui n’existaient pas encore en français. » Quel sentiment cela procure-t-il de désacraliser la langue française, par ailleurs si défendue et sacrée aux yeux de celleux qui prétendent la contrôler ?

C’est un sentiment de possible qui est énorme. Je pense que le jour où j’ai compris que je n’étais pas obligée de m’adapter aux mots qui existaient mais qu’on pouvait faire les mots, ça a complètement changé les perspectives. Dans le manuscrit de l’une de mes traductions passée en relecture dans une grosse maison d’édition, j’avais utilisé «quelqu’une». La correctrice m’a dit « ce mot n’existe pas ». Eh bien..si ! Si je veux qu’il existe, si des gens l’utilisent, il existe. Dire qu’un mot n’existe pas n’est pas un argument pour le rejeter. Ce qui fait exister un mot, ça n’est pas le fait qu’il soit dans le dictionnaire mais qu’il soit employé par des gens. Ça m’amuse beaucoup d’écrire des traductions parce qu’il y a toujours cet enjeu d’être compréhensible tout en manipulant et jouant avec les mots pour qu’ils bousculent là où je veux qu’ils bousculent.

La première traduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir est connue pour être une mauvaise traduction : 145 pages du texte original ont disparu, on se rend compte au début des années 80 que la traduction est lacunaire et il faudra attendre seulement 2009 - soit près de 30 ans après - pour qu’une nouvelle traduction voit le jour. Plus récemment, le livre de Virginia Woolf traduit par Marie Darrieussecq est passé du titre Une chambre à soiUn lieu à soi. Quelles sont les conséquences de traductions considérées comme ratées ou lacunaires ?

L’exemple de Simone de Beauvoir traduit en anglais est un exemple particulièrement extrême, c’est vrai. Cela dit et de manière plus générale, je ne suis pas convaincue que l’on puisse forcément dire qu’une traduction soit ratée car il est important d’avoir en tête que les traductions sont le produit d’un contexte. Cela m’intéresse davantage de me demander pourquoi un texte a été traduit d’une certaine manière et par qui, dans quel contexte – plutôt que de considérer que c’est raté.

Aujourd’hui, je fais des traductions dont je suis satisfaite mais dans 30 ans, 10 ans, 5 ans, je ne le serai peut être plus. Concernant Virginia Woolf, je ne considère pas que le titre Une chambre à soi était forcément une traduction ratée, même si j’entends l’argument de sa nouvelle traductrice, Marie Darieussecq, que je trouve pertinent. Je pense aussi à la première traduction de Peau de Dorothy Allison qui a été énormément critiquée parce que le mot fem a été traduit par passive. Je dirais que dans ces cas-là, il y a surtout un appauvrissement de l’idée de départ mais encore une fois, on est toujours dans un contexte. Cette traduction de Dorothy Allison a été faite avec plein de bonne volonté et à moitié bénévolement: on fait comme on peut. Après, il est clair que cela peut avoir des conséquences sur l’articulation de la pensée. Traduire pose cette question de « Comment redire les choses, transmettre des choses qui n’ont pas d’équivalent ? » Cela pose aussi la question de savoir à qui demander de traduire quel texte et à quel moment.

Vous questionnez: « Comment se fait- il que tant d’autrices, qui ont littéralement changé le monde de tant de gens, n’aient jamais été traduites en français ? » Quel est le problème dans le monde français de l’édition ?
 

En France, on traduit quand même beaucoup : il me semble qu’un tiers des livres publiés sont des traductions, quand aux États-Unis on parle de 2 ou 3%. Mais pour l’écrasante majorité ce sont des traductions qui viennent de l’anglais et d’hommes cis. Je pense que sur certains sujets, il y a cette idée que la France est le pays des lumières, qu’on est censé éclairer le monde et qu’on n’a pas besoin d’être éclairé.e.s en retour, donc il y a peut-être une curiosité qui est un peu plus faible. Il y a aussi le fait d’encore se considérer comme la première langue du monde et de ne plus l’être aujourd’hui.

Il y a aussi un manque de conviction du fait qu’il existe un public pour ces textes-là. Je pense au livre Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou, rejeté par plein de maisons d’édition et qui est maintenant tiré à 10 ou 12 000 exemplaires. C’est comme partout, quand on n’a que des hommes blancs issus des classes supérieures qui dirigent et qui prennent les décisions, il ne se rendent pas compte que plein de gens attendent des livres qui ne sont même pas encore écrits pendant qu’ils éditent toujours les mêmes choses. Il y a un vrai décalage entre ce que les instances décisionnelles pensent qui va intéresser et ce qui intéresse vraiment le lectorat. Les problèmes que connaît le monde de l’édition sont à peu près les mêmes que dans les autres industries finalement : notamment, c’est géré par des patrons qui payent mal. Et en même temps, ça m’est déjà arrivé d’être mieux payée par une grosse maison d’édition que par une autre plus petite. Je dirais qu’il y a un problème un peu général, qui est que dès qu’on parle de militantisme ou d’engagement, on compte sur les bonnes volontés. J’ai parfois travaillé à prix cassé et j’essaie de ne plus trop le faire: la bonne volonté ça ne paye pas le loyer.

À propos du livre Our Bodies Ourselves publié en 1970 aux États- Unis, vous racontez qu’en découvrant ce texte, les futures traductrices évoquent un sentiment d’urgence à le traduire. Cela vous est-il déjà arrivé ? Selon vous, que recouvre cette idée d’urgence ?

Je pense que l’urgence, elle est très personnelle. J’ai ressenti cela avec quasiment tous les textes que j’ai traduits de mon initiative, présentés et portés à des éditrices ou revues: Julia Serano, Dorothy Allison, Sara Ahmed...Dans l’absolu, c’est vrai qu’il n’y a pas d’urgence à traduire un texte publié il y a déjà 25 ans, même si cela peut changer la vie de beaucoup de gens. Pour moi l’urgence est de me dire que certaines personnes ont déjà réfléchi à des choses et sont quatre pas en avant par rapport à là où j’en suis à un moment. 


Je trouve dommage de réinventer la poudre alors qu’il existe des gens qui sont déjà allé.e.s hyper loin. Je pense qu’il y a aussi un sentiment d’urgence par rapport à des débats ou des discussions qui traversent les mouvements militants et je me dis « mais, ce truc-là a déjà été abordé, on n’y a pas accès et c’est dommage ». En traduisant De la marge au centre de bell hooks et les autres, je me suis demandée dans quel sens un débat pourrait aller si nous n’avions pas certains textes. Ça reste un avis très personnel et ça n’est pas parce qu’on ressent une urgence que c’est forcément partagé.
 

Lorsque Stone Butch Blues de Leslie Feinberg est sorti en France, on a bien vu à la réaction de beaucoup de monde que c’était urgent, attendu et qu’il y avait un vrai besoin par rapport à un texte comme celui-ci qui n’a pas vraiment d’équivalent. Stone Butch Blues a été un gros projet collectif initié par des ami.e.s en 2013 que j’ai rejoint plus tard pour travailler sur l’édition. C’est le premier livre paru chez Hystériques et associéEs, la maison d’édition que j’ai fondée. C’est un roman de formation d’une butch qui fréquente les bars lesbiens aux États- Unis dans les années 50-60, qui découvre l’amour, le militantisme, où il y a aussi beaucoup de récits de violence vécus par les lesbiennes, les gays et les personnes trans à cette époque. Ce roman a eu un énorme succès quand il est sorti en 1993 et quand il a été traduit en français en 2019. Entre temps, Leslie Feinberg est décédée et avait demandé à récupérer les droits sur son livre pour qu’il soit retiré du marché et ne plus être diffusé dans des cadres capitalistes. À partir de 2014 il n’y avait plus de possibilité qu’il soit traduit par une structure commerciale, il fallait que ça soit une structure associative.

Vous avez un lien très particulier avec les autrices que vous traduisez : vous êtes deux inconnues, comme vous le dites «à l’autre bout du monde, à l’autre bout du temps» et en même temps très intimes. Qu’est-ce que cette position vous permet de voir différemment ?

C’est une intimité qui est à sens unique. C’est assez bizarre de palper la pensée de quelqu’un.e en profondeur. Parfois il y a des échanges avec, parfois pas du tout. L’autre personne a seulement vaguement entendu parler de vous, alors que vous lui avez donné toute votre vie pendant des mois ! C’est assez particulier. Cela permet de voir beaucoup de subtilités mais aussi la multiplicité des interprétations possibles que quand on lit on n’a pas forcément: soit traduire en restant très proche du texte soit écrire plus librement. Faire ce travail- là force à rentrer dans la précision des mots de l’autrice. On se rend aussi parfois compte d’erreurs. Ça m’est déjà arrivé de voir que ce que disait l’autrice était factuellement faux. Dans ce cas-là, nous avions contacté l’autrice et modifié avec son accord.

Ce dont on n’a pas toujours conscience, c’est aussi l’aspect très corporel de la traduction, dans le sens physique du terme. Pour faire d’une traduction le plus beau texte, le plus juste et le plus fonctionnel possible, il y a une dimension de création et d’engagement personnel. Pour que ça marche il faut le faire avec le moins de barrières possibles, donc il y a un moment où on peut s’y perdre et être touché.e. En ce moment je travaille sur le dernier chapitre du livre Trash de Dorothy Allison dans lequel elle raconte les dernières semaines de la vie de sa mère, en train de mourir d’un cancer à l’hôpital. C’est horrible. Tous les jours je nis complètement déprimée. À l’inverse, dans un chapitre elle ne parlait que de bouffe et c’était trop bien: j’ai découvert plein de recettes et suis allée dans ma cuisine en me disant: « Ok, si je fais un beignet, est- ce que je le retourne, est-ce que je l’aplatis ? ». Parfois il y a des scènes de sexe, je suis toute seule dans mon bureau à essayer de me retourner dans tous les sens en me disant: « Ok, si je mets la jambe comme ça, est ce que la personne est derrière mon dos, derrière ma nuque ? ». J’ai besoin d’imaginer les scènes pour pouvoir choisir les mots. Quand ce sont des scènes de sexe, c’est marrant, quand il s’agit d’histoires de cancer, de mort, de viol, ça l’est moins. Un chapitre de 40 pages sur la mort de sa mère, je peux y passer quinze jours. Ça chamboule dans l’intime.

Noémie Grunenwald est traductrice, fondatrice & éditrice chez Hystériques et associéEs, autrice de Sur les bouts de la langue, Traduire en féministe/s, qui vient de sortir aux éditions La Contre Allée.

L'interview intégrale est à retrouver dans le numéro Censored n°05 sur le thème de la transmission. Commandez-le
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On vous attend ce soir à partir de 19h au Consulat (14 Avenue Parmentier, 75011) pour célébrer la sortie de notre nouveau numéro. Au programme un concert de Niariu suivi d'Anna Majidson. Pour l'occasion on mettra en vente le peu de merch qu'il nous reste de notre campagne KissKissBankBank : paires de chaussettes et tote bags !
Entrée  5€ : sur place en cash ou ici.
Entrée + magazine à récupérer sur place : ici
Censored achèvera ses soirées de lancement à Lyon, au Café Rosa !
Pour celleux qui ont suivi et lu l'interview de Noémie Grunenwald ci-dessus, on vous conseille de jeter un oeil à la programmation de ce super lieu associatif lyonnais, Noémie Grunenwald viendra présenter son livre le mercredi 20 octobre.
LASTESIS À PARIS

Les activistes du collectif chilien LASTESIS, rendues célèbres pour leurs actions virales, chorégraphies et chant "Un violeur sur ton chemin", seront à Paris la semaine prochaine.

Pour l'occasion, la galerie
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