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Out d'or 2021 : « L'objectivité, c'est la subjectivité des dominants »

Ce jeudi 9 décembre, l’Association des Journalistes LGBTI (AJL) célébrait le temps d’une soirée les Out d’Or, comme chaque année depuis 2017. La cérémonie a pour but de récompenser les médias et professionnel.les des médias ayant participé, durant les douze derniers mois, à la visibilisation des communautés LGBTI. Des articles, formats audiovisuels et personnalités sont nommées dans plusieurs catégories médiatiques. Les récompenses, et l'organisation d’une telle cérémonie de manière plus générale, visent à saluer un engagement devenu nécessaire à la visibilisation de plusieurs millions de personnes, longtemps grandes oubliées du paysage médiatique français.  

Les Out d’Or soulèvent de nombreux questionnements : qu’est-ce que cet événement raconte des contenus éditoriaux d’aujourd’hui, et des médias d’hier ? Quelle est l’utilité du système de récompenses ? Comment une telle cérémonie opère-t-elle un travail d’archivage des mémoires LGBTI ? Pour répondre à ces interrogations, Censored s’est entretenu avec les co-présidentes de l’AJL, Rachel Garrat-Valcarcel et Ingrid Therwath. 

Pourquoi cette volonté de récompenser aussi les institutions médiatiques, parfois mainstream, et pas uniquement lea journaliste à l’origine de l’article ?

Rachel Garrat-Valcarcel : Jusqu’à cette année on avait le « prix de la rédaction engagée », parce qu’on tenait à ce qu’il n’y ait pas que des prix individuels. Je sais bien que quand on est journaliste on ne travaille jamais seul.e. Mais le documentaire, l’enquête-reportage, sont des catégories isolées. On voulait récompenser quelque chose de plus collectif. Mais « rédaction engagée » ça ne nous allait pas bien, on avait l’impression de donner une sorte de chèque en blanc aux rédactions, de se dire « bah attendez c’est bon, on a un Out d’or, on est très bien ». Donc on a modifié en « Coup d’éclat éditorial », qui récompense un choix éditorial. Quelque chose d’un peu plus évanescent et moins personnel. 

Ingrid Therwath : Ça nous permet aussi d’encourager les titres qui sont peut-être plus frileux à cause de leur implantation en région ou en outre-mer, à cause d’un lectorat peut-être plus âgé ou plus rural, éventuellement plus hostile aux questions LGBTI. [...] Pour nous, récompenser les coups d’éclat des journaux, de la Presse Quotidienne Nationale par exemple, qui serait moins enclin à le faire, qui serait frileux, c’est une façon de leur dire « continuez, ce sont des choix importants ». Ça nous permet en creux de soutenir ces rédactions et ces journalistes qui pourraient, peut-être, être
confronté.es à des objections internes. C’est une façon aussi de saluer ces efforts là, cette audace là. 

Et faire en sorte qu’il y ait une visibilité qui ne soit pas juste parisienne ? 

Rachel Garrat-Valcarcel : Exactement. On essaye aussi de pouvoir avoir sur scène, dans les nommés.es et dans les lauréats.es, une diversité la plus grande possible. On a toujours ce souci de ne pas récompenser que des parisiens. De ne pas récompenser que les médias mainstream. [...]. On a cette idée que la diversité qu’on veut ce n’est pas seulement le fait qu’il y ait des lesbiennes, des personnes trans, des gays à récompenser. C’est vraiment un truc beaucoup plus large que ça. 

Est-ce que vous avez observé depuis le début des Out d’or, qui est une cérémonie assez récente, un déplacement des problématiques ?

Rachel Garrat-Valcarcel : [...] Pendant longtemps les questions LGBTI étaient reléguées à des petits médias communautaires. Et l’objectif des Out D’or c’est d’inciter d’autres médias plus généralistes à s’emparer de ces sujets-là. Parce qu’en fait ça concerne des millions de personnes dans le pays. Et on le dit un peu dans notre discours : on fera un meilleur journalisme le jour où on traitera bien ces questions-là [...]. 

Ingrid Therwath : Ce qu’on observe depuis, non pas le début des Out d’or mais plus généralement depuis la création de l’AJL, c’est que de plus en plus de rédactions, de journalistes (et au-delà même du journalisme) utilisent notre kit à l’usage des rédactions. Et ont le souci de, ce qui est normal, bien faire leur métier, bien s’exprimer, de façon respectueuse. Ce n’est pas le bien contre le mal, c’est vraiment « comment traiter de vraies problématiques, de façon la plus juste possible, la plus proche des gens ? ». [...] On se rend compte que le travail est loin d’être fini [...]. Sur la question du traitement de la transidentité, des personnes trans, il y a encore énormément de problèmes. Il y a évidemment plein de bonnes choses : on vient de passer une soirée entière à célébrer ce qui marche bien. Mais il y a aussi le fait que le journalisme est en crise, que c’est une profession qui se précarise, et que beaucoup des sujets de sociétés qui étaient confiés à des pigistes le sont beaucoup moins. Donc, de facto, tous ces sujets qui sont externalisés, parce qu’il n’y a pas de poste LGBTI dans les rédactions, tous ces sujets souvent confiés à des pigistes sont amenés à être moins visibles, moins traités, moins commandés, parce-qu’on « fait des économies ». 

Ingrid Therwath et Rachel Garrat-Valcarcel. Crédit photo : AJL / Dimitri Jean

Sur la question de la rationalité, de l’objectivité journalistique, quand on est journaliste et qu’on est une personne LGBTI, on a tendance à nous dire : « n’écrit pas sur ça, tu n’es pas assez objectif.ve ». En quoi, pour l’AJL, pour les Out d’Or, l’objectivité journalistique est une question fondamentale et mise en avant ?

Rachel Garrat-Valcarcel : Pour ça on a une formule parfaite à l’AJL : « l’objectivité c’est la subjectivité des dominants ». Je crois que tout est résumé. 

Ingrid Therwath : Nous on défend l’idée, plus qu’une idée même, la pratique, d’un journalisme situé. [...] Dire d’où on parle, et qui on est. [...] Plus on est proche des sujets qu’on traite, plus on est à même de les comprendre, de les critiquer, en tout cas d’avoir un point de vue. Et peut-être même de parler aux gens, de voir les choses qui n'apparaîtront pas aux yeux d’autres. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a que les lesbiennes, gays, trans, bis.es, intersexes qui doivent traiter de ces sujets et qui le peuvent. 

Rachel Garrat-Valcarcel :  Et vice-versa : qui ne doivent traiter que ça. 

Ingrid Therwath : Il ne s’agit pas de mettre des gens dans des cases uniquement, de les limiter. Mais de se dire que ce n’est pas parce qu’on appartient à telle ou telle minorité qu’on n’est pas objectif.ve, et qu’on n’a pas le droit de traiter ces questions. Bien au contraire : la subjectivité est une force, l’objectivité est une fiction.  

Rachel Garrat-Valcarcel : On est subjectif, ce n’est pas pour ça qu’on est un.e mauvais.e journaliste ou qu’on va faire un journalisme forcément plein de biais, forcément d'un camp ou de l’autre. Je pense que ça change tout quand on a conscience de ces biais. Ceux qui se décrivent objectifs ne voient même pas leurs biais. Du coup, forcément, ils ont l’impression d’être le neutre ! Évidemment, c’est quand même assez souvent des journalistes blancs et des journalistes hommes. Mais il est quand même régulier qu’on se retrouve dans ce pays avec des rédactions qui ne sont faites que de personnes blanches. Que d’hommes c’est quand même rare maintenant. Mais du même milieu social, qui ont fait les mêmes écoles. Je suis en partie de ça aussi. Et, juste pour finir, je trouve qu’on se met des œillères. Le monde des possibles journalistiques se rétrécit. Alors qu’avec plus de monde, il y a plus de sujets qui vont émerger. [...] Il faut qu’on ouvre. 

Ingrid Therwath : Et ce n’est pas parce qu’on est subjectif.ve qu’on est malhonnête. [...] L'important c’est d'être honnête et respectueux.se. Ce que nous on demande, c’est qu’on applique aux communautés LGBTI les mêmes standards, les mêmes critères, que ce qu’on applique à tous les autres groupes, toutes les autres communautés. Il y a beaucoup de communautés minoritaires ou minorisées en France qui ne sont pas traitées de façon respectueuse. Et on aimerait juste que ce soit le cas. On aimerait que les principes de déontologie journalistiques s’appliquent à nous aussi, et à toutes les minorités. 

L’édition 2021 des Out d’Or était consacrée à la lutte contre le VIH, le SIDA, avec un parallèle fait avec l’épidémie actuelle. Quel héritage la lutte contre le VIH, le SIDA a laissé pour vous dans les médias que vous fréquentez aujourd’hui ? 

Ingrid Therwath : La pandémie de VIH / SIDA était médiatisée comme ne frappant qu'une minorité, et une minorité représentée comme honteuse. On n’a pas su tirer des leçons et on n’a pas su voir que les mécanismes à l'œuvre dans l’épidémie de VIH / SIDA étaient les mêmes aujourd'hui. Du coup on fait les mêmes erreurs, et on stigmatise. On disait que c’était « une maladie de pédés » il y a 40 ans. On dit aujourd’hui que c’est « une maladie de chinois ». Les ressorts sont les mêmes. Et c’est aussi ce qu’on essaie de dire, et ce qu’on a voulu dire à travers cette cérémonie : que les ressorts de l’homophobie et les ressorts du racisme sont les mêmes. Que combattre l’homophobie, dans le traitement médiatique, dans le traitement sanitaire, c’est aussi combattre le racisme. Ces luttes, elles vont ensemble. Et ça, ça fait partie des leçons qu’il faut qu’on rappelle sans arrêt, sans arrêt. Parce-que clairement, nos consoeurs et confrères, nos rédacteurs et rédactrices en chef, ont la mémoire courte. 

Rachel Garrat-Valcarcel : C’est un travail de mémoire pour les journalistes. 

Vous avez parlé d’archives LGBTQI+ : les Out d’Or font partie de ce travail de mémoire aussi ?

Rachel Garrat-Valcarcel : Là, on a mis la focale sur le combat contre le VIH-SIDA. Il y a deux ans et demi, c’était à l’occasion des 50 ans de Stonewall [...], on avait fait venir deux militants qui étaient à Stonewall à l'époque, depuis New-York. Il y a une question de mémoire. 

Ingrid Therwath : C’est très important pour nous la transmission. C’est pour ça que vous avez vu plusieurs générations sur scène. Il y a des très jeunes, il y a des gens plus âgés [...]. Et tout l’enjeu pour nous, pour garder cette mémoire, c’est de garder nos luttes actives, et transmettre leur récit. Transmettre un film, transmettre l’expérience, transmettre les mobilisations, les modes d’action, la solidarité. Et si on le fait dans une cérémonie, c’est quand même assez sympa.

Interview et propos recueillis par Paola Serafin

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