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Dimanche 16 mai 2021

Bon dimanche, chères lectrices et chers lecteurs !
 

C’est aujourd’hui la saint Brevalaire et le jour de la ciboulette dans le calendrier républicain français. Au Japon, où il existe 72 micro-saisons, c'est le début de Takenoko shôzu, celle où « les bambous poussent ».

Bienvenue dans L’Intimiste, la lettre des histoires de la vie et du quotidien sensible, qui paraît à un rythme presqu'hebdomadaire. Depuis le 2 mai, pour nous permettre de préparer l'avenir (comme nous l'expliquions dans notre numéro du 25 avril), nous rediffusons un bouquet de nos archives avec de temps en temps des fleurs fraîches dedans. Aujourd'hui, nous anticipons de quelques jours la réouverture des musées, le 19 mai, en les célébrant un peu, à notre manière. 
Bonne lecture ou relecture !

[Cette newsletter a été mitonnée par l'équipe de L'Intimiste avec le soutien de notre panna cotta coco-mangue. Parfois tronquée dans les boîtes mail, nous vous conseillons de la lire ici.]

NOS SAVOIR-VIVRE
L'autoportrait réparateur
Par Sandrine Tolotti
 
Une relation amoureuse qui tourne au vinaigre et un boulot étouffant qui ronge (avec accès de vertiges dans le métro du matin), sur un vieux fond d'accoutumance à la tristesse (avec découverte à 15 ans que cet arrière-plan cafardeux n’était pas le lot de tous)… Une jeune femme chavirait. Elle le savait à ses larmes de chaque jour, à l’effort que ça demandait, d’avaler un bol de céréales pour seul repas : il y avait davantage, cette fois, qu’une mélancolie presque douillette à force d’être familière. Ce chagrin-là faisait comme un puits sans fond, couleur noir de jais, dense, gluant. 
Kris Wilcox avait 29 ans et la vie devant elle ne lui souriait pas : « Je me voyais un avenir de totale solitude », écrit-elle seize ans après dans le texte de la Kenyon Review où elle raconte cet épisode de sa vie.
Par chance, la dépression ne l’avait pas tout entière pulvérisée. La part encore intacte, rationnelle et presque clinique de la jeune femme l’avait convaincue de s’offrir une semaine de vacances à Londres, entre le sale boulot enfin quitté et le nouveau enfin trouvé.

Là, elle marcha. Juste parce que mettre un pied devant l’autre lui paraissait encore le meilleur moyen de ne pas tomber. Juste pour continuer d’avancer. Juste parce que, un plan de Londres en charpie à la main et un coupe-vent verdâtre en plein mois de juillet, c’était une manière comme une autre de ne pas laisser tout l’espace à la dépression. Kings Cross, Cathédrale Saint-Paul, théâtre du Globe, Trafalgar Square, Piccadilly Circus et le reste comme un tourbillon.

A la National Portrait Gallery, au milieu de la prodigieuse collection de visages, elle ralentit. « J’étais bien, dans ce musée. Je me sentais comme la survivante d’un naufrage qui tombe sur un village habité. Comme l’astronaute qui trouve une théière sur la lune. "Je ne suis pas seule", ai-je pensé. »
Puis, dans la partie réservée aux œuvres contemporaines, elle s’arrêta. Pour de bon happée par l’autoportrait d’une artiste qu’elle ne connaissait pas. Tout ce qu’il y a d’ordinaire, 25 ans peut-être, des lunettes, la lippe triste, un soupçon de moustache et un bras qui sort de la toile. Celui qui peint, sans doute. Il est légèrement raté ce bras, quelque chose cloche dans la forme, les proportions. Kris Wilcox tombe sous l’emprise de ce loupé, cette façon qu’il a de lui faire comprendre que c’est normal de peiner, normal de trébucher en chemin ; que c’est vital, même. Il y a autre chose aussi, sur la toile : derrière la jeune femme, un capharnaüm d’objets trône sur les étagères (des mugs remplis de stylos, de crayons, de pinceaux, des jarres en céramique, des ours en peluche, des photos, des poupées russes, des plantes en pot, une plume de paon...). Ce n’est pas que ce soit sa tasse de thé, ce fourbi, à elle qui préfère les ambiances monacales. Mais soudain, elle envie l’artiste au portrait, consciente qu’une vie se construit avec ces fragments éparpillés, même s’il revient à chacun(e) d’agencer son pot-pourri singulier.

Dans le sien, il y aurait une dose de mélancolie, elle le savait à présent. « Ce que j’ai commencé à comprendre durant cette semaine à Londres, c’est que la tristesse, même si elle est souvent le symptôme d’un mal, est aussi un moyen de navigation. Parfois, je ne connais pas d’autre façon d’avancer. »
De Londres, Kris Wilcox est revenue aussi mélancolique mais moins brisée. La solitude ne lui paraissait plus un signe d’échec mais un signe de vie. Dans ses bagages, elle ramenait, roulé dans un tube de carton bleu, un poster du portrait de Georgia Cox, puisque c’est d’elle qu’il s’agissait.

L’affiche est restée là plus de dix ans. Puis, Kris l’a exhumée et punaisée au mur près de l'ordinateur. « Quand je lève les yeux de l’écran, son regard accroche le mien. Et j’éprouve à nouveau cette sensation d’avoir trouvé une théière sur la lune. Je suis moins seule aujourd’hui. Mais il reste que l’art a ceci de stupéfiant : un objet fabriqué par un inconnu peut être à la fois aux antipodes de soi et presque douloureusement personnel. » Autour d’elle, à présent, un capharnaüm d’objets (dessins d’enfants, pense-bête, carnets de notes, photos et bric-à-brac insensé) témoigne d’une vie d’où la tristesse n’a pas été éradiquée, mais bel et bien apprivoisée.
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UN CERTAIN REGARD
La nouvelle société des cafés de Téhéran
 
« Les gens ne vivent pas dans l’histoire, ils vivent leur vie », écrit Marc Ferro dans son livre consacré aux Individus face aux crises du XXe siècle. Cette réflexion simple et juste fait une légende parfaite aux images du jeune photographe iranien Alireza Goudarzi, tant elles montrent un pays qui ne ressemble pas à la représentation dominante que l'on s'en fait. Un pays dans lequel, comme dans les films d'Asghar Farhadi ou Jafar Panahi, la population s'efforce de vivre sa vie.  
Alireza Goudarzi arpente les rues de sa ville pour composer une archive visuelle, dit-il, « qui témoignera à l’avenir de l’histoire vraie de Téhéran ». Le résultat est à faire taire les va-t-en guerre et autres tristes sires capables de réduire une société entière à tout ou partie de sa classe dirigeante.

Comment mieux dire la vitalité, la modernité et l’audace de la jeune génération iranienne que la série « Café society » que nous présentons ici ? Cela fait longtemps, bien sûr, que les cafés sont en Iran des espaces de discussion, de culture, de détente et de rencontre au cœur du quotidien. Mais il faut voir comment une jeunesse ouverte sur le monde, aspirant à une vie « normale », s’est appropriée la tradition qu'elle réinvente dans ces nouveaux cafés de Téhéran, ambiance mi-étudiante, mi-start-up, que raconte Alireza Goudarzi depuis 2010. On s'y retrouve pour papoter entre amis, flirter en amoureux, boire un café, travailler, écouter un concert, fêter son anniversaire, comme partout ailleurs. Sauf que ce « comme partout ailleurs » étonne toujours quand il s’agit de l’Iran, pays où l’on n’est pas censé pouvoir flirter ou écouter de la musique en public, par exemple.
Et c’est bien là ce qui intéresse Alireza Goudarzi : « L’atmosphère du café brouille la frontière entre la sphère publique et la sphère privée », explique-t-il. Voilà en somme, dans l'Iran issu de la révolution, un espace entre deux règles : la règle islamique de la rue, appliquée de manière plus ou moins stricte selon le rigorisme de la faction au pouvoir ; la règle personnelle du domicile, où chacun est libre de faire selon ses convictions. (La chercheuse franco-iranienne Fariba Adelkhah, détenue en Iran depuis juin 2019, a notamment montré l’importance de cette distinction pour comprendre le pays).
Il faut voir ces filles qui se coiffent ou se maquillent, comme chez elles, il faut voir le voile relâché et parfois disparu, il faut voir ces amoureux complices pour mesurer le statut particulier qu’ont les cafés en Iran. « Les jeunes trouvent là un refuge à l’écart d'un espace public très contrôlé et une atmosphère qui leur ressemble », souligne le photographe.

Ces possibilités d'échappée ne sont évidemment pas du goût de tous les groupes qui se disputent les manettes du pouvoir et les cafés font de temps à autre l’objet d’un tour de vis (pour utilisation de musique illégale et incitation à la débauche, par exemple) plus ou moins efficace plus ou moins longtemps. Mais leur vibrato ne cesse jamais totalement : ils sont si nombreux qu’une opération de police, même énorme, ne peut en venir à bout. Les images d’Alireza Goudarzi n'en sont que plus précieuses et éloquentes. Elles montrent l’Iran possible, si seulement les extrémistes de l’intérieur et de l’extérieur le laissaient vivre.
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LE GESTE A LA PAROLE
Une chronique de Didier Pourquery
On s'barre 
 
L’action se déroule à l’Élysée le 28 avril 2021. Le président de la République parle réindustrialisation et comment faire rester les entrepreneurs en France. Soudain, il s’énerve un peu et parle de ceux qui, sans sa politique fiscale, se seraient « carapatés », empruntant ainsi à l'argot des faubourgs. À l’appui de sa tirade il fait le geste classique de « se barrer ». Il met sa main droite sur son poignet gauche tout en tendant vers l’avant la main gauche et la relever. Son geste, certes assez familier, voire « peuple », m’a rappelé celui que nous faisions, enfants, quand on s’enfuyait (on s’barre ?) avant la fin d’une messe particulièrement barbante. Je précise qu’alors elles étaient en latin… Et nous étions volontiers vulgaires entre nous, les « drôles » de la paroisse Sainte Marie de la Bastide. Mais après tout, qu’un président de la République l’utilise marque l’arrivée de gestes dans les éléments de langage de la communication politique ; une évolution intéressante…
Revenons au geste lui-même. Il y a deux écoles : faire le geste du côté gauche ou du côté droit. Mais dans ce dernier cas attention à bien tapoter le poignet ; pas l’avant-bras, car cela ressemblerait alors à un (petit) bras d’honneur. En tout cas, cela dit clairement : je me casse, tu te barres ? Je file, on s’arrache ? On indique la direction vers la sortie, on s’échappe. La main tendue montre la voie, la main qui tape insiste sur l’aspect déterminé, soudain, mais caché, un peu « en douce ». Dans la classification de la communication non-verbale classique, on parle d’un geste emblématique ou symbolique, donc un geste culturel. En l’utilisant, le chef de l’État sait ce qu’il fait.   

JUSTE UN MOT
Le kintsugi, ou l'élégance des fêlures
 
Il existe des mots magnifiés par l'idée qu'ils expriment. C'est le cas du terme japonais kintsugi, qui désigne l'art de réparer les « jointures » (sugi) des céramiques brisées avec de l'or (kin). Cet art d'embellir les accrocs donne naissance à des objets magnifiques, qui ont l'élégance de leurs fêlures.
L'histoire de cet art est racontée par Laurent Nunez dans Il nous faudrait des mots nouveaux. Elle remonte au XVsiècle, quand un puissant seigneur cassa son bol préféré, qui avait été fabriqué en Chine. On l'y renvoya donc pour réparation. Mais il revint couvert d'agrafes aussi disgracieuses que poreuses.
On fit alors appel aux artisans japonais, en leur demandant une réparation à la fois parfaite et visible. Ce qu'ils réussirent en utilisant une laque recouverte de poudre d'or.
Cet « art des cicatrices précieuses », pour reprendre la belle expression de Valentine Goby dans Murène a inspiré un kintsugi des corps, imaginé par la plasticienne Hélène Gugenheim : elle recouvre d'or (temporairement) les cicatrices physiques pour, au-delà de la blessure, voir la guérison.
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ELOGE DE L'ORDINAIRE
Le « nain de jardin du jour du divorce » (Slovénie) est l'un des objets exposés au Musée des relations rompues. Le pauvre a d'ailleurs perdu son nez dans la bataille : « Il est arrivé dans une voiture neuve. Arrogant, superficiel, sans cœur. Le nain fermait le portail que lui-même avait détruit peu avant. A ce moment-là, il a volé par-dessus le pare-brise de la nouvelle voiture, rebondi et atterri sur le bitume. Ce fut une longue courbe ; elle définissait la fin de l'amour. » (Photo Museum of Broken Relationships.)


La seconde vie des amours mortes 

Par Sandrine Tolotti 

Le plus facile, en général, c’est la vaisselle et le linge de maison. Ensuite viennent les meubles, les livres, les CD (pour ceux qui possèdent encore des disques en chair et en os) et les objets les plus improbables qui incarnent à jamais l’amour dont il s’agit ici, en train de s’effilocher puis disparaître.
Le partage des choses est l’une des étapes les plus pénibles d’une séparation, avec son lot de mesquineries et d’impossibilités. Parce que ce fichu sentiment s’infiltre dans chaque pli matériel du quotidien ; se blottit dans les serviettes, s’accroche aux rideaux, gonfle les coussins, fait briller (ou se ternir) les petites cuillères et autres bibelots fétiches. Qu’on le veuille ou non, les cœurs s’attachent aux queues des casseroles. Certains objets retiennent le souffle des anciens émois. Et comment couper un souffle en deux ?

Un méchant soir de 2003, cette question ou une approchante rongeait Olinka Vištica et Dražen Grubišić, un couple d’artistes croates en train de se disputer les dépouilles de leur relation défunte à la table de la cuisine. Entre mille autres sujets douloureux imposés par la situation, ils achoppaient sur LE problème insoluble : qu’allait-on faire de Bunny chéri ? C’est ridicule, tout de même, de se déchirer pour un lapin mécanique, mais voilà, le lapin n’en était pas tout à fait un. Chaque fois qu’Olinka ou Drazen devait partir en voyage seul(e), elle ou il embarquait le jouet chargé d’incarner l’autre et prenait des photos in situ de la chose, qui disaient « Tu me manques ».
Olinka et Drazen ayant plus d’imagination que la moyenne des couples qui rompent, ils ont fini par décider qu’aucun d’eux ne garderait l'animal totem ; le lapin serait légué aux amoureux et ex-amoureux du monde entier. Quelques années après leur rupture et force travaux de rénovation dans un vieux palais de Zagreb (Drazen a tant fait de merveilles du sol au plafond que les copines d'Olinka ont passé leur temps, paraît-il, à lui demander si elle était bien sûre de vouloir le quitter), ils ouvraient le « musée des relations rompues ». Le lapin chéri en fut la première pièce.
Depuis, les deux créateurs ont organisé des dizaines d’expositions éphémères à travers le monde, inauguré une antenne à Los Angeles et développé un site de visite virtuelle (en anglais). La collection compte désormais cinq mille objets confiés par d'anciens amants des quatre coins du monde (de Taïwan au Colorado en passant par l’Inde, les Philippines, le Qatar, l’Iran, la Slovénie, l’Italie et j'en passe), symboles comiques, tragiques ou solaires d'une relation passée. Tous de la belle étoffe dont on fait les romans. 

Dans Le Musée de l’innocence, l’écrivain turc Orhan Pamuk raconte la force de l’attachement aux objets d'alliance à travers le personnage de Kemal, qui collectionne avidement les souvenirs de sa Füsun perdue : un presse-papier de verre qu'elle aimait tenir, un pinceau de maquillage, une tasse à thé, une règle à tracer, des épingles à cheveux, une boucle d’oreille, des mégots de cigarettes enrobés de rouge à lèvres, des meubles, un mouchoir, un verre...
La tasse dans laquelle Füsun avait bu son thé lors de notre première rencontre, cet ancien petit vase qu'elle avait pris en main sans but précis alors qu'elle déambulait d'un pas pressé dans l'appartement... il suffisait qu'ils accrochent mon regard pour me la rappeler.
Et Orhan Pamuk a construit un musée bien réel pour accueillir cette collection imaginaire.

Le Museum of broken relationships de Zagreb en est à la fois l’envers – avec ses milliers d’histoires vraies qui tiennent chacune dans un seul fétiche – et l’âme sœur, qui accomplit sa part de la mission définie par le romancier : « Le but de la littérature et de l’art est de rendre inhabituel et étrange les choses les plus familières. »
On trouve dans ce bric-à-brac du chagrin amoureux ce qu'il faut de peluches, robes de mariée et lettres pour sacrifier au mythe ; mais aussi un grille-pain, une voiture d’enfant à pédales (cadeau impromptu à un homme de 40 ans), un dérouleur à papier toilette, un test de grossesse positif, un frisbee, une petite bouteille remplie de larmes, un gâteau en pain d’épices (en forme de cœur) symbolique d’une relation-comète nouée pendant la fête de la bière, une montre cassée… Toutes choses assorties d’un petit mot qui raconte l’histoire et véhicule les sentiments de rage, d’abandon ou de gratitude du dépositaire. Instants de bonheur et instants de malheur, pouvoir consolateur et pouvoir destructeur des objets s'exposent ici au coude à coude.

Un homme dont la compagne était partie en voyage après lui avoir avoué son amour pour quelqu’un d’autre a déposé là une hache qui a beaucoup servi et cette explication : « Pendant les deux semaines qu'ont durées ses vacances, j’ai détruit chaque jour l’un de ses meubles. » A côté du grille-pain, l’amant furieux a écrit : « Quand je suis parti, en traversant tout le pays, j’ai pris le grille-pain. Ça te fera les pieds. Comment vas-tu toaster quoi que ce soit maintenant ? » Une boîte de pop-corn à l’érable et au sel de mer trône sur son piédestal avec cette mention : « Elle était acheteuse en gros pour une épicerie, ce qui signifie que je devais tester ses échantillons. Elle, son chien et les échantillons me manquent. Je ne supporte plus d’avoir ce pop-corn chez moi. » Et puis, on trouve cette phrase de rien sur un bout de papier : « Tu ne fais pas attention à moi. » Le donateur ne l’a trouvée qu’après avoir été plaqué.

Le musée des relations rompues est le sanctuaire baroque de reliques d’amour qu’on ne peut se résoudre ni à garder auprès de soi ni à jeter sans autre forme de procès. Il offre aux couples défaits la possibilité d’effacer sans s'automutiler les souvenirs les plus toxiques (le médecin fou du film Eternal Sunshine of the Spotless Mind est là pour rappeler aux plus distraits qu’on s’élimine soi-même en éliminant les traces de l'autre) et de préserver les autres en prenant les visiteurs pour témoins de ce qui fut. En filigrane, la conviction que toutes les vies méritent d’être connues. Le musée donne ainsi une dimension collective à chacune de ces histoires singulières. Comme l'écrit Alain Schifres dans son Dictionnaire amoureux des menus plaisirs, « les sensations les plus simples et les plus intimes sont aussi les plus universelles ».

Nul n’en sort vraiment indemne. L’expérience a beaucoup troublé l’auteure américaine Leslie Jamison. Jeune mariée et enceinte de deux mois après avoir connu de multiples ruptures, elle découvre seule le musée pour un reportage : « J’imaginais tous ces couples de visiteurs autour de moi baignant à la fois dans le plaisir d’être entiers et dans la peur : "Ce n’est pas nous. Ce pourrait être nous." J’ai vu, confié au livre d’or, un message qui disait simplement : "Je devrais mettre fin à ma relation, mais je ne le ferai sans doute pas". Et j’ai touché mon alliance – comme une preuve, pour me rassurer –, sans pouvoir m’empêcher de l’imaginer, elle aussi, parmi les objets exposés. » (Leslie Jamison a, depuis, divorcé.)
Il est difficile de songer au musée des relations rompues sans se poser la question inconfortable : « Et nous, quel objet déposerions-nous ? » Le pire, peut-être, serait de n’en trouver aucun.
Le mot de la (presque !) fin 
 
Puis, soudain, se plaçant devant moi, m'arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m'appeler, comme on appellerait quelqu'un, de salle en salle, dans un château vide : "André ? André ?...Tu écriras un roman sur moi. Je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste..."
[André Breton, Nadja.] 
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JUSTE UN PASSAGE
Un choix proposé par Sandrine Tolotti
« Alors, mignonne, on prend l’air ? » fit la voix sous le chapeau au moment où Rose arrivait à hauteur de l’inconnue.
Répondre. Ne pas répondre. Montrer que l’on n’a pas peur. Comme avec un chien. Comme avec un cheval. Se redresser. Lever le menton. Tenter une remarque spirituelle.
Une porte se dessina dans le mur. L’imposte vitrée était habillée de cretonne à damier rouge et blanc. Une simple poignée en bois commandait l’ouverture. Par un interstice, Rose aperçut une grande femme en tablier. Elle entra. A l’intérieur, ça sentait la poudre de riz et les fruits mûrs. Trois femmes étaient attablées dans une alcôve du fond. La patronne, haute de taille, un torchon passé sur l'épaule, essuyait les verres, les levant un à un à la lumière pour s'assurer que le chiffon ne laissait pas de traces. Rose avait tant de fois admiré Zelada lorsqu'elle exécutait ce geste, quasiment aussi noble que celui de l'astronome tendant sa lunette vers les étoiles. Elle s’avança à pas lents, ivre de soulagement. Elle était sauvée. Personne ne la regardait, ni les dames du fond, ni celle derrière le bar. Elle était devenue invisible. Peut-être, se dit-elle, que si je m’assieds là, quelques minutes, on ne me dira rien. Je reprendrai mon souffle, j’attendrai gentiment et le monsieur partira. Elle voyait encore sa silhouette à travers les rideaux froncés qui protégeaient les clients des regards indiscrets. Qui était-il ?

[Agnès Desarthe, Ce cœur changeant, Editions de l’Olivier, 2015.]
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Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours normal de votre journée et de votre semaine. Puisse le reste de ce dimanche vous permettre d'admirer le génie artistique des objets ordinaires, par exemple en découvrant les étonnantes sculptures textiles de l'anatomie humaine, cousues avec des draps anciens par l'artiste Karine Jollet
Fidèles à notre habitude, nous vous raccompagnons en musique, avec les incroyables balades musicales proposées par le beau magazine écologiste québécois Beside dans le cadre de ses « canoe concerts » sur l'eau : un artiste émergent et un groupe de citadins sont réunis dans un paysage d'exception pour un récital d'une intensité décuplée par la situation. Voici, par exemple, celui de Hanorah
Cette édition est dédiée, comme chaque fois, à l’un(e) de nos abonné(e)s : un grand merci à Laure Derenne de nous avoir rejoints. Et, à travers elle, merci à vous tous qui aimez la vie et les histoires qui vont avec.
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