Copy
Dimanche 14 mars 2021

Bon réveil, chères lectrices et chers lecteurs !
 

C’est aujourd’hui la sainte Eustate et le jour de la pâquerette dans le calendrier républicain français. Au Japon, où il existe 72 micro-saisons, nous sommes à la fin de Momo hajimete saku, celle où « les premiers pêchers fleurissent ». Bienvenue dans L’Intimiste, la lettre des histoires de la vie et du quotidien sensible,  qui paraît à un rythme aussi hebdomadaire que possible (avec toutes nos excuses pour notre absence la semaine dernière).
Bonne dégustation ! 

[Cette newsletter a été mitonnée par l'équipe de L'Intimiste avec le soutien de notre fondant poires-chocolat. Parfois tronquée dans les boîtes mail, nous vous conseillons de la lire ici.]

L'INENTENDU
L'image de leur vie 
Par Sandrine Tolotti

L’information est passée inaperçue mais, le 5 février dernier (on discutait des ratés de la vaccination et les Birmans descendaient dans la rue), paraissait un livre dont la seule évocation me noue la gorge. Ce livre, c’est un peu comme un diamant dont chaque facette reflète une histoire simple. Une histoire de cascade en face d’une vallée ; Jean-Marc allait s’y baigner l’été quand il était gamin. Une histoire de maison à Belle-Ile où la famille de Nicole se réunit chaque été depuis dix ans, au mois d’août, mais pas cette année-là. Une histoire de bonheur vécu par Françoise dans le petit village de Bonneval-sur-arc, perdu en pleine montagne. Une histoire de rencontre ratée/réussie entre Marie-Christine et son futur mari près de la « fontaine moussue » d’Aix-en-Provence. Une histoire de fleurs désordonnées, comme Roger les aime et les cultivait dans son jardin de Normandie. Des histoires de rien mais au bout du bout, ce sont celles qui s'imposent d’abord à la mémoire, avant bon nombre d'autres que l’on avait peut-être crues autrefois (est-ce bête…) plus importantes.

Ce diamant a été taillé par une succession de gestes. Mettre ses chaussures de rando pour aller trouver la première cascade. Prendre un billet d’avion pour Nouméa et dénicher le bateau d’une vie. Réserver un spectacle du cirque équestre Zingaro, parce que cela rappelle « beaucoup de travail de souvenirs émouvants » à Virginie. S’allonger dans l’herbe sous un arbre, puisque le vert a quelque chose d'apaisant pour Isabelle. Parcourir en tout sens (on imagine) les environs de Paris en quête d’une belle maison en ruines avec des arbres dedans, pour transmettre l'idée que la nature gagne quoi que l'on fasse...
Ces gestes ont été accomplis par la photographe Hélène Mauri (dont le compte Instagram est ici), qui fut aussi infirmière en soins palliatifs. Et leur générosité donne le vertige.

Tout commence en 2013, quand un proche lui apprend qu’il souffre d’un cancer. Elle lui demande s’il a en tête une image qui lui apporterait un peu de douceur, qu’il aimerait avoir sous les yeux dans cette période difficile. Alors, il lui parle de sa cascade d’enfance en disant : « Quand je suis décontracté, je visualise cet endroit dans lequel je me sens bien. J’extrais ma tumeur et je la jette dans le torrent qui suit cette cascade. »
Depuis, Hélène Mauri, bénévole à l’Institut Curie, demande à des patients gravement malades ou en fin de vie de lui décrire l’image qui les apaiserait. Et propose d’aller la faire, au plus près de leur description d’une précision confondante. Sans chercher à faire valoir son talent. Elle se contente de l’utiliser, sans chichi, pour prêter ses yeux à ceux que la maladie confine entre quatre murs d’une chambre d’hôpital impersonnelle. L’évasion par procuration qu’elle leur offre soigne à sa façon ; et l’image sert parfois de support à des séances d’hypnose pour soulager la douleur.
Ce projet photographique, intitulé « S’il n’y avait qu’une image » (on peut découvrir le site dédié ici), a maintenant donné naissance au livre le plus émouvant que l’on puisse lire en ce moment et que donne à découvrir plus en détail le magnifique blog de Fabien Ribéry, L’Intervalle. On n’en ressort pas sans se demander quelle serait son image à soi.
Cela peut changer, mais sur la mienne, je crois qu’il y aurait un lac, un ponton sur le lac, une chaise sur le ponton et quinze nuances de bleu. Et vous ?
aimez aimez
partagez partagez
Faites connaître cette newsletter Faites connaître cette newsletter

UN CERTAIN REGARD
C’est imperceptible, presque indéfinissable. Un sentiment mêlé d’être tout à fait ailleurs et tout à fait chez soi. Une sensation de sérénité qui ne tient pas seulement à la beauté picturale des images de John Peter Askew mais à l’affection respectueuse qu’elles traduisent pour les gens, les objets, les animaux, les moments qui comptent : le photographe britannique est chez lui dans la famille Chulakov, des amis de vingt ans qu’il a simplement regardés vivre entre 1996 et 2017 sans même imaginer, à l’origine, en faire un projet photographique et un livre, We (« Nous »). Le résultat est aussi intime et moins posé qu’un album de famille et nous aussi qui contemplons sommes du coup chez nous autour de la table, au milieu de la partie de foot enneigée et de la baignade à la rivière, au lit bien emmitouflés dans les couvertures… Autant de scènes différentes de celles que nous vivons de ce côté-ci de l’Europe, puisque ces images nous déposent à Perm, la ville la plus à l’Est d’Europe à 1 500 kilomètres de Moscou, et pourtant familières. Le quotidien, cela crève ici les yeux, est le plus petit commun dénominateur de l’humanité. Celui à partir duquel une autre appréhension du monde est concevable, celle que nous défendons à L’Intimiste, celle qu’aucune approche par l’événement ne peut produire, impuissante à rendre compte du millième de l’expérience vécue.

Ces images sont une réponse à la dissonance que nous ressentons souvent entre la vie telle que l’actualité la représente et la vie telle qu’on l’éprouve vraiment. Elles montrent ce qui se passe quand on élève la vie quotidienne au rang de sujet digne d’intérêt et de respect. « J’ai immédiatement vu chez la famille Chulakov et ses amis, explique John Peter Askew, la joie qu’ils prenaient à vivre le moment présent. J’ai compris que mes photos devaient elles aussi parler de ce que cela signifie, être plutôt que faire, montrer des gens qui sont, et sont ensemble, plutôt qu’ils ne "font". » La démarche a donné naissance à une collection impressionnante de 20 000 images (on peut en voir beaucoup d’autres sur son compte Instagram) où l’événement, c’est un enfant qui apprend à voler, un repas partagé, une après-midi à bavarder, un gars qui fait le kéké. Et l'air semble plus léger. Les clichés de John Peter Askew interrogent en douce des modes de vie qui se sont plus ou moins éloignés de ces essentiels.

Quand nous avons posté certaines photos sur notre compte Twitter, il y a quelques semaines, une Olivia s’est indignée : « Rendre esthétique la misère des gens… Bof… » Mais la famille Chulakov n’est pas misérable. Le père (décédé depuis) possédait une entreprise de réparation de matériel électronique. Sans être richissimes, les Chulakov jouissent d’une existence confortable. Notre interlocutrice a pris la simplicité de la manière de vivre qui est montrée là pour une forme de privation. Il ne nous appartient pas de dire qu’une existence plus sobre est supérieure à une autre plus faste. Mais l’épisode rappelle la puissance d’un imaginaire qui limite le champ des possibles et des façons de s’enchanter l’existence. La sensation d’harmonie tranquille que procurent les images de John Peter Askew témoigne d’un manque ressenti par beaucoup - manque de silence, de calme, de temps, de nature… – et du gâchis que cela peut être.
 
L'Intimiste est votre friandise du dimanche ? Partagez-la !
partagez sur Facebook partagez sur Facebook
partagez sur Twitter partagez sur Twitter

LE DETOUR DE L'ACTU

Les femmes au masque de fer

Par Sandrine Tolotti

C’était « comme un bonnet d’acier qui pesait le poids d’une pierre ». La jeune femme qui le décrit dans un pamphlet de 1656, un an après les faits, est simple servante dans le village de Preston Patrick, sur les confins de l’Angleterre et de l’Ecosse. Elle est aussi membre du mouvement religieux dissident des Quakers, peu en odeur de sainteté auprès des autorités anglaises en général, du maire de la bonne ville voisine de Carlisle en particulier. L’édile, dont le récit nous dit qu’il fut « violent, plein de passion » et usa de « mots ignobles qui n’auraient jamais dû sortir de la bouche d’un homme », n’apprécie pas les prêches que vient tenir Dorothy Waugh, les jours de marché. Il la fait donc taire de la manière dont on fait taire les femmes depuis quelque temps dans les îles Britanniques et une partie de l’Europe : en l’enfermant dans le « joug à mégère » alias la « bride-bavarde » (scold’s bridle), ainsi qu’on appelle le dispositif conçu pour convaincre la contrevenante – et celles qui frémissent en imaginant pouvoir subir le même sort –  de tenir sa langue à l'avenir.
Le « bonnet » de Dorothy Waugh ne pesait pas seulement le poids d’une pierre. Il était aussi assorti de « trois lanières de fer qui venaient sur mon visage et d’un morceau placé dans ma bouche, d’une dimension si excessive à cet endroit que cela ne peut se dire, pour m’empêcher de parler ». Bref, le « bonnet » ressemblait à cela.

Une scène du film Brimstone, dans lequel un pasteur fanatique musèle sa femme pour l'humilier avec un engin proche du dispositif utilisé entre les XVIe et XVIIIe siècles pour châtier les « commères ».

Chassée de Carlisle après avoir été harnachée de métal pendant plusieurs heures, mise en prison et fouettée, Dorothy Waugh a laissé le seul témoignage qui nous soit parvenu d’une victime de cette abomination. Car la bande posée sur la langue n’empêchait pas seulement de parler. Elle permettait tout juste de laisser passer un filet d’air pour respirer et interdisait presque de déglutir, provoquant parfois des vomissements. Le moindre mouvement de la tête enserrée dans ce masque de fer pouvait briser les mâchoires et faire se déchausser les dents. Or, pour parfaire l’humiliation, la condamnée était généralement promenée ainsi attifée à travers la ville, crachant le sang, tenue en laisse par quelque officier ; et les bonnes gens étaient invitées à la couvrir de crachats, aliments avariés, urine, boue ou crottin de cheval, entre autres matériaux festifs. En 1686, un certain Dr Plott, cité par la sociologue Imogen Tyler, écrit que cette cage n’était pas enlevée « avant que la partie concernée ne donne tous les signes extérieurs possibles d’humiliation ». On devient taiseuse pour beaucoup moins que cela.


Recherche potiches à Tokyo


Les Japonaises membres du Parti libéral démocrate au pouvoir (40 % des adhérents), ne souffriront pas semblable martyre. Mais, près de quatre siècles après Dorothy Waugh, l’injonction de se taire leur a été signifiée avec une brutalité ingénue qui dit l’enracinement d’un préjugé inscrit dans la trame de l’histoire comme dans la trame des jours : « Sois belle et tais-toi ! ». L'affaire s’est déroulée selon une séquence que l’on pourrait croire sortie d’une satire du Gorafi.

Premier temps : un hiérarque, ci-devant président du Comité d’organisation des Jeux Olympiques de Tokyo, croit bon de remarquer que les réunions auxquelles assistent des femmes en nombre ont tendance à s’éterniser car les susdites ont « du mal à finir » leurs interventions. (C’est sans doute pour cela que leur présence a tendance à améliorer la qualité des décisions d’un Conseil d’administration et que les petites et moyennes entreprises qu’elles dirigent sont plus performantes.) « Les femmes ont l’esprit de compétition, a pris soin de préciser le géronte de 83 ans. Si l’une lève la main, les autres croient qu’elles doivent s’exprimer aussi. » Et de se désoler que cela n’en finisse plus tout en se félicitant que – allez savoir par quel miracle – les citoyennes du comité d’organisation des JO sachent, elles, « rester à leur place ». Les femmes n’étant pas seulement bavardes mais aussi susceptibles depuis quelque temps, ces propos ont fait un peu de vague et le dénommé Yoshiro Mori a dû, non sans rechigner, démissionner de son poste.

Deuxième temps : ainsi averti, le parti au pouvoir juge le moment venu de montrer qu’il est tout dévoué à l’égalité des sexes et annonce par la voix de son Secrétaire général, Toshihiro Nikai, qu’il s’en va donner plus d’importance aux femmes dans ses instances : cinq députées assisteront désormais aux réunions de l’organe de direction du parti. Hourra. A condition qu’elles n’ouvrent pas la bouche : « Il est important de bien comprendre le genre de discussions qui se déroulent au conseil. Jeter un coup œil, voilà ce dont il s’agit. » Patatras.
Même au Japon, bon 121e sur 153 au classement mondial de l’égalité hommes-femmes établi par le Forum économique mondial (la France est 15e), où l’ampleur des discriminations est toujours considérable (le matahara, harcèlement des femmes enceintes contraintes de démissionner de leur poste, est particulièrement croquignolet), la proposition a été ridiculisée et vilipendée. Pourtant, on avait fait le maximum : les dites observatrices, précisa-t-on avec un sens aigu de la concession, seraient autorisées à envoyer chacune leur avis par écrit au secrétariat du Conseil.
Ce pitoyable épisode a beau friser la farce, il n’est que le plus récent avatar d’une histoire longue et universelle d’hostilité envers la parole publique des femmes. Qui n'a pas épargné les plus beaux esprits, témoin ces propos grâcieux de Baudelaire envers George Sand : « Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde ; elle a dans les idées morales la même profondeur de jugement et la même délicatesse de sentiment que les concierges et les filles entretenues. »


Pénélope sans voix


Dans la culture occidentale, c’est L’Odyssée d’Homère qui ouvre le bal du silence, il y a près de 3000 ans.

Mère, retourne dans tes appartements, reprends tes travaux, ta toile, ta quenouille. (…) Discourir est l’affaire des hommes, de tous les hommes mais surtout de moi qui détiens le pouvoir dans cette maison. 

C’est en ces termes que Télémaque renvoie Pénélope à sa fameuse tapisserie : l’astucieuse et patiente épouse d’Ulysse était descendue dans la grande salle du Palais où un aède, chanteur-compositeur de l’époque, se produisait devant la foule des prétendants de la belle que l’on pensait veuve. Elle avait craqué en entendant l’artiste vocaliser la longue suite d’obstacles que rencontrent les héros grecs sur le chemin du retour, lui suggérant de changer de rengaine pour une moins lugubre qui ne lui transperce pas autant le cœur. C’est alors que Télémaque prend la parole et la lui retire, épisode dans lequel Mary Beard, grande spécialiste britannique de l’Antiquité, voit l’acte fondateur de l’injonction de mutisme faite aux femmes. Car la noble dame regagne ses pénates pour continuer d’y pleurer son cher époux. « Au commencement même de la culture occidentale écrite, souligne Mary Beard, la voix des femmes n’est pas entendue dans la sphère publique. Plus encore, pour un homme, devenir adulte suppose d’apprendre à maîtriser l’expression publique et à faire taire la partie féminine de l’espèce. »

L’historienne égrène ensuite la litanie des textes qui traduisent l’emprise de cet impératif sur la société antique, omniprésent qu’il est dans la mythologie, le théâtre, la philosophie. Plutarque en résume l’idée avec une concision parfaite : « Devant des étrangers, tout aussi pudiquement qu’elle se garde d’ôter ses vêtements une femme doit se garder d’exposer sa voix ». Une voix haut perchée, jugée impropre au discours public. Le rhéteur grec Dion Chrysostome en tire même une fable de cauchemar au 1er siècle après Jésus-Christ, demandant à son auditoire d’imaginer quelle calamité ce serait si un jour une communauté entière était touchée par ce mal étrange et terrifiant : « Tous les hommes sont soudain dotés de voix de femmes, si bien qu’aucun mâle, enfant ou adulte, ne peut plus rien dire de façon virile. Ne serait-ce pas là l’un des pires fléaux qu’on puisse endurer ? Je suis certain qu’on enverrait alors consulter les dieux de quelque sanctuaire, pour essayer de concilier la puissance divine au moyen de nombreux présents. » (Cela n’a pas beaucoup changé, comme le rappelait notre numéro consacré à la voix).

Cette carte postale, l'une des six retrouvées dans les archives municipales d'Orléans, reconstitue l'usage de la « pierre des bavardes » : longtemps, dans certaines régions d'Europe, les mauvaises langues étaient châtiées pour leur comportement en étant condamnées à déambuler dans la ville en chemise et pieds nus, avec autour du cou une pierre à l'effigie d'un visage grotesque, la langue pendante. (Photo Archives municipales d'Orléans.)


Les mégères apprivoisées


On trouve sur la façade l’Hôtel de ville de Mulhouse, suspendu par une chaîne, un étrange objet : le Klapperstein – c’est son nom– est une pierre sculptée de douze kilos à l’effigie d’un visage grotesque, les yeux exorbités, la langue pendante. Il est surmonté d’une explication qui dit ceci :

Je suis nommée la pierre des bavards,
Bien connue des mauvaises langues ;
Quiconque prendra plaisir à la dispute et à la querelle
Me portera par la ville.

En fait de bavards, l’objet avait plus souvent affaire aux bavardes… A la fin du Moyen Age-début de la Renaissance, les théologiens donnent une importance grandissante aux « péchés de la langue » (blasphème, mensonge, flatterie, injure, médisance…). L’organe, aux yeux des penseurs de ce temps, est une authentique arme de destruction massive. La langue « a poignardé plus de gens qu’Alexandre le Grand », dit un adage anglais cité par l’historienne Sandy Bardsley dans Venomous Tongues. Or, la dite arme est par excellence celle des femmes.
La redécouverte alors des auteurs classiques n’est sans doute pas pour rien dans cette conviction. Mais il y a davantage. Le bavardage est considéré comme une œuvre du diable et les femmes, dans les mentalités de l'époque, sont plus susceptibles d’être tentées par lui. Un manuel de confession du XVIe siècle, dans la partie réservée aux « péchés de bouche », témoigne de l’ampleur des préjugés en la matière. Il y est notamment question d’une paroissienne « par trop adonnée au caquet », vice « auquel le sexe féminin est communément plus sujet que le masculin ». Les pires mégères peuvent même dépasser en perfidie leur maître Satan, ce qu'atteste le récit épique des méfaits d’une « vieille maquerelle » si démoniaque que le diable lui-même la désavoua.

Elle n'est pas vieille par hasard. Nous sommes à l’époque, rappelle la journaliste Mona Chollet dans Sorcières, où « les femmes sont évincées de la place qu’elles occupaient dans le monde du travail. On les expulse des corporations ; l’apprentissage des métiers se formalise et on leur en interdit l’accès. (…)  En Allemagne, les veuves de maîtres artisans ne sont plus autorisées à poursuivre l’œuvre de leur mari. » Partout en Europe, la privatisation des terres autrefois partagées – les « enclosures » en Angleterre – pèse sur les femmes qui accèdent difficilement au travail rémunéré et que menace la disparition des communaux où elles pouvaient nourrir les animaux, ramasser du bois, cueillir des herbes. Dans ces conditions, les célibataires et les veuves pauvres, perçues comme des charges pour la communauté, sont de plus en plus associées aux crimes de médisance, voire de sorcellerie ; après tout, médire c’est un peu maudire et maudire, c’est un peu envoûter…

Ces évolutions scellent le sort d’une culture féminine vibrante dont la connaissance nous a été transmise depuis la fin du XXe siècle aussi bien par une œuvre de vulgarisation comme La Femme au temps des cathédrales de Régine Pernoud (regardez cette interview délicieuse) que par la somme pionnière dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot, L’Histoire des femmes en Occident. Les sociétés européennes épousent à nouveau la pensée de Sophocle : « La parure des femmes, c’est le silence. » Les traités, les poèmes, les ballades, les pièces de théâtre (dont la plus connue reste La Mégère apprivoisée de Shakespeare), les illustrations, les gravures, les vitraux d’églises répandent dans toutes les couches de la société l’idée que la parole, en particulier féminine, est dangereuse. Le climat est tel qu'un pasteur allemand cité par Mona Chollet s’alarme, à la fin du XVIe siècle, de ces « petites brochures qui colportent en tous lieux l’injure contre les femmes ». Désormais et pendant longtemps, l’imaginaire collectif impose aux dames de tenir leur langue pour tenir leur place, rappelle l’historienne Michelle Perrot dans Les Femmes ou les silences de l'histoire :

Une femme convenable ne se plaint pas, ne se confie pas, excepté chez les catholiques à son confesseur, ne se livre pas. La pudeur est sa vertu, le silence, son honneur, au point de devenir une seconde nature, l'impossibilité de parler d'elles finissant par abolir son être-même, ou du moins ce qu'on peut en savoir. Telles ces vieilles femmes murées dans un mutisme d'outre-tombe, dont on ne discerne plus s'il est volonté de se taire, incapacité à communiquer ou absence d'une pensée dissoute à force de ne pouvoir s'exprimer.

Malheur à celles qui disent ce qu’elles pensent, ont une personnalité affirmée, le sens de la répartie et du tempérament, bref, celles qui gênent. Elles devront répondre, sous une forme ou une autre, du crime de médisance. La « pierre des bavardes », l’un des châtiments réservés aux langues trop vives (les hommes, moins souvent accusés pour ce délit, étaient alors plutôt punis d’une amende), sera en usage du XIIIe au XVIIIe siècle dans certaines régions de France, en Suisse, en Flandres, en Allemagne et en Scandinavie : vêtues d'une chemise et pieds nus, les condamnées déambulent à travers la ville, avec autour du cou une pierre en forme de tête grotesque à la bouche disproportionnée ou à la langue pendante qui pèse plusieurs kilos. Comme le Klapperstein de Mulhouse ou celle que l’on a retrouvé à Orléans. L’idée n’est d’ailleurs pas sans rappeler la « flûte de la honte » qui humiliait, aux Pays-Bas, les mauvais musiciens, découverte grâce à l’excellente newsletter de Bulletin.

Un « masque de la honte » (Schandmaske) bruxellois : les traits outrés (nez disproportionné, oreilles d'ânes, cornes) de l'objet visaient à humilier un peu plus la commère condamnée. (Photo Wellcome Library, London.)


Aie honte et tais-toi 


Le « joug à mégère » ne fut donc que la forme la plus extrême prise par la répression des « péchés de la langue » (quoique l'atroce « ducking stool », d’un emploi très large mais également utilisé pour cela, pût rivaliser). La définition du crime était suffisamment impressionniste dans le droit britannique (une « méchante langue » qui « provoque des nuisances par l’invective tapageuse ») pour permettre aux tribunaux locaux d’exercer un pouvoir arbitraire sur les indésirables. Car les commères étaient plus souvent qu’à leur tour des rebelles à l’autorité de leur mari, qui pouvait demander l’application du châtiment, ou de l’administration, comme dans le cas de Dorothy Waugh ; ou dans celui de la toute première femme soumise à ce traitement dont les archives aient gardé la trace.
Cela se passait à Edimbourg, en 1567, quand Bessie Tailiefeir eut la mauvaise idée de critiquer vertement le gouverneur de la ville, qu’elle accusait de tricher sur les mesures de la terre… Elle passa une heure dans la cage de fer, sur la place du marché. (L’objet s’exportera d'ailleurs aux Etats-Unis principalement pour un usage anti-contestataire sur les esclaves jugé(e)s indociles, disposé(e)s à fuir ou soupçonné(e)s d’avoir mangé plus que leur ration – et Toni Morrison fera de ce mors un fil rouge de son roman Beloved). Les femmes accusées de sorcellerie étaient elles aussi des cibles privilégiées du dispositif, censé les empêcher de jeter des sorts. Pour elles, la languette entrant dans la bouche était aiguisée ou hérissée de pics de part et d’autre pour lacérer la langue et le palais.

Des îles britanniques, le « bonnet d’acier » gagna aussi l’Europe germanique, sous une forme un peu différente : le « masque de la honte » (Schandmaske) insistait davantage encore sur l’humiliation. La condamnée devait déambuler au son d’un grelot pour mieux attirer l’attention et sous un faux visage qui symbolisait ses fautes : langue pendante, oreilles d’âne, nez de cochon, cornes, dont ce blog d’artiste donne une bonne idée… L'engin sera utilisé en Grande-Bretagne jusqu’au début du XIXe siècle, puis encore pendant quelques décennies dans les asiles et les prisons. Le crime de médisance ne sera aboli dans le code pénal britannique qu’en 1967.

Les stratégies d’humiliation aujourd’hui déployées dans le harcèlement en ligne des porteuses de revendications (selon une étude citée par Mary Beard, elles en sont trente fois plus souvent les cibles qu’eux) perpétuent cette vieille culture qui associe le désir de faire taire les femmes au désir de les humilier en public. Une violence qui va nicher jusque dans les demandes en apparence les plus anodines, celle d’avoir de grandes poches, par exemple, comme nous l’avions découvert en faisant des recherches pour notre lettre consacrée au sujet.
N’était-ce aussi grave, il faudrait savourer l’ironie de ce retournement qui consiste à utiliser la calomnie contre celles qui étaient censées en être les pratiquantes exclusives. Au début du XXe siècle déjà, dans un ouvrage consacré aux « muselières pour femmes et autres supplices », le sociologue Jean Finot en tirait dès 1920 l’inévitable conclusion : « Très indulgent pour ses propres défauts, l’homme supportait et supporte difficilement ceux de la femme. Il lui a donc reproché de tout temps d’être bavarde, méchante et potinière. Et il a imaginé un remède devant non seulement la préserver de son péché capital, mais encore l’empêcher d’une façon absolue de se livrer à un vice dont l’homme se réservait visiblement le monopole. »
 
aimez aimez
partagez partagez
Faites connaître cette newsletter Faites connaître cette newsletter
 
JUSTE UN PASSAGE
Un extrait choisi par Sandrine Tolotti

Tant d'anxiétés et de troubles divers, durant ces jours passés, nous avaient empêchés de prendre garde que mars était venu et que le vent avait molli. Mais le troisième jour après cette aventure, en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'était le printemps. Une brise délicieuse comme une eau tiédie coulait par-dessus le mur ; une pluie silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des pivoines ; la terre remuée du jardin avait un goût puissant, et j'entendais, dans l'arbre voisin de la fenêtre, un oiseau qui essayait d'apprendre la musique…

[Alain Fournier, Le Grande Meaulnes, Le Livre de poche, 2008.]


Voilà, vous pouvez maintenant reprendre le cours normal de votre journée et de votre semaine. Nous espérons que cette newsletter vous aura un peu éloigné de votre "covidennui", comme on dit à présent. Puisse le reste de ce dimanche vous permettre de goûter l'étonnant génie esthétique de l'ordinaire, par exemple en admirant les fenêtres dessinées par des gens du monde entier, sur l'initiative de l'artiste Gabrielle Thierry.    
Fidèles à notre habitude, nous terminons en musique, avec fatalement le Sois belle et tais-toi de Serge Gainsbourg.  
Cette édition est dédiée, comme chaque fois, à l’un(e) de nos abonné(e)s : un grand merci à Magalie Taupin de nous avoir rejoints. Et, à travers elle, merci à vous tous qui aimez la vie et les histoires qui vont avec.
L’Intimiste est un nouveau média qui vous donne tous les dimanches (ou presque) des nouvelles des choses de la vie, glanées çà et là, souvent loin du bruit médiatique.
Vous aimez cette newsletter ? Faites-la découvrir à un ami en lui présentant notre page d'accueil, ou en lui transférant directement ce mail. 
Un ami vous l’a envoyée ? Pour continuer de la recevoir gratuitement, inscrivez-vous ici.

© 2021 Les Presses de la lenteur.
Les Presses de la lenteur 784 impasse de la Brugère Les Assions 07140 France.

Pour être sûr de recevoir cette newsletter, ajoutez l’adresse suivante à votre carnet d’adresses : lecourrierintimiste@gmail.com

 Se désinscrire

Email Marketing Powered by Mailchimp